02/03/2021

De l’exclusion à la création du CIRÉ : l’évolution de la représentation étudiante au Conseil

En septembre 1964, le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) commence à peine ses travaux que, déjà, un débat enflamme les journaux : le CSE ne compte pas de membre étudiant! Une absence remarquée par la Fédération libérale du Québec et par des associations étudiantes universitaires, qui interpellent le gouvernement à cet effet.

Le ministre de l’Éducation, M. Paul Gérin-Lajoie, reconnaît : « que les étudiants souhaitent obtenir un siège permanent au Conseil supérieur de l’éducation. Or, les 24[1] sièges du conseil ne permettent pas d’en distribuer un à la classe étudiante, mais il y a de la place — et des places de choix — dans d’autres comités de [son] ministère[2]. »

Quelques jours plus tard, le premier président du CSE, M. Jean-Marie Martin se prononce ouvertement contre l’idée. Selon lui, une personne étudiante est occupée à « préparer sa carrière ». Insistant sur le caractère stable des mandats au CSE, habituellement d’une durée de 4 ans, M. Martin déclare que, par définition transitoire[3], la condition étudiante est incompatible avec cette fonction. Il ajoute que par respect pour leurs aînés, « les étudiants [doivent] laisser à ceux qui ont terminé la période des études le soin de penser le système d’éducation[4]. »

Ces propos attisent le mécontentement de l’Association générale des étudiants de l’Université de Montréal (AGEUM). Son président, M. Michel Vaillancourt, déclare :

« Il est décevant de voir un des plus hauts fonctionnaires du ministère de l’Éducation adopter une attitude aussi dépassée… Les étudiants sont les acteurs quotidiens de l’éducation. Ils en ont une expérience particulière qui ne peut être que très utile dans la définition des politiques. […] Les étudiants […] ont compris que tous les groupes intermédiaires ne pouvaient pas être représentés au sein du premier Conseil supérieur de l’éducation et ils ont accepté de ne pas l’être. Ils n’ont donc pas interprété leur absence comme une exclusion. La récente déclaration d’un des plus hauts fonctionnaires du ministère de l’Éducation nous porte maintenant à nous demander s’il ne s’agit pas là d’une politique systématique d’exclusion. Il est maintenant urgent que le ministère de l’Éducation dissipe tout malentendu et définisse clairement si oui ou non le milieu étudiant est susceptible de voir un des siens appelé un jour au Conseil supérieur de l’éducation[5]. »

La demande demeure sans suite. Il faudra attendre 13 ans avant que l’idée fasse son chemin.

Le 12 octobre 1977, Jacques Lemaire, étudiant au Cégep régional Bourgchemin (aujourd’hui Cégep de Drummondville), devient le premier membre étudiant du CSE. M. Lemaire confie à un journaliste que c’est M. Jacques-Yvan Morin, ministre de l’Éducation, qui lui a « téléphoné de Québec » pour lui apprendre la nouvelle et l’assurer qu’il le rencontrerait personnellement lors de sa première réunion. M. Lemaire entend toutefois « demeurer le même sur l’aspect vestimentaire », c’est-à-dire rencontrer le ministre et siéger au CSE en jeans et en t-shirt[6]! Aujourd’hui enseignant à l’Université de Sherbrooke, M. Lemaire se réjouit de la création du CIRÉ.

Depuis, le CSE a toujours bénéficié de la présence de membres étudiants. Au fil du temps, ceux-ci se sont également joints à l’ensemble des commissions et comités. Aujourd’hui, il serait impensable de ne pas compter sur leur apport précieux, sur leur point de vue unique sur les enjeux d’éducation qui les concernent au premier chef. Signe de l’importance qu’il lui accorde désormais, le CSE s’est doté en septembre 2020 d’un Comité interordres de la relève étudiante (CIRÉ), instance entièrement composée d’étudiantes et d’étudiants collégiaux et universitaires, et dédiée aux enjeux les interpellant.

La voix étudiante a mis du temps à se faire entendre, mais elle est parvenue à prendre sa place. Elle est désormais incontournable, saluée, et le CSE se sent privilégié d’en bénéficier et de contribuer à la partager!

[1] Le Conseil compte 22 membres, incluant la présidence, depuis 1964. On y ajoutait toutefois à l’époque ses deux secrétaires généraux, l’un protestant et l’autre, catholique.

[2] L’Action, 21 septembre 1964, p. 5.

[3] Le Devoir, 15 octobre 1964, p. 16.

[4] La Tribune, 9 novembre 1964, p. 3.

[5] Le Devoir, 19 octobre 1964, p. 7.

[6] La Tribune, 10 octobre 1977, p. 7.


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