Conseil supérieur de l'éducation
 
Comité catholique : ÉLUSIVE CITOYENNETÉ

par Guy Côté,
président du Comité catholique

 

Le Conseil supérieur discute actuellement de citoyenneté, dans le cadre de la préparation de son rapport annuel. Débat fascinant... et périlleux ! Le colloque Mondialisation, citoyenneté et multiculturalisme, organisé conjointement par l’UQAM et par l’INRS - Culture et Société, à la fin du mois de mars, a permis de mettre en présence les principales écoles de pensée sur cette question. Je m’appuierai ici sur l’excellent exposé-synthèse de Denise Helly, de l’INRS, pour laisser entrevoir à quel point la citoyenneté est un objet de réflexion multiforme, mobile, pour ne pas dire fuyant.

Tout discours sur la citoyenneté s’inscrit sur l’horizon de la philosophie que l’on adopte à propos du fondement du vivre ensemble et du bien commun. Êtes-vous libéral, communautarien, post-moderniste ou ni l’un ni l’autre? De la réponse à cette question découlera la conception que vous aurez de l’idéal démocratique, de l’identité culturelle, des valeurs communes, de la place et du rôle de l’État, etc.

 

Trois philosophies

Les libéraux posent la rationalité de l’individu autonome et sa liberté de choisir comme faits premiers à respecter, et voient le vivre-ensemble comme le résultat d’un contrat social, ce qui rend illusoire, à leurs yeux, tout effort de l’État visant à créer une communauté de valeurs. Dans cette perspective, le politique est instrumental, il sert la liberté de choix des individus qui s’entendent autour de quelques principes susceptibles de préserver et de promouvoir cette même liberté de choix. L’individu étant appelé à porter un jugement critique sur les valeurs et les normes qui lui viennent de ses appartenances premières, un véritable consensus sur des valeurs morales ou culturelles devient improbable. On peut tout de même proposer une « morale de la liberté » (W. Norman), qui permet de concilier les revendications particularistes avec les exigences du vivre-ensemble.

Les communautariens, tout aussi attachés aux libertés individuelles, privilégient cependant comme fondement du vivre-ensemble l’enracinement affectif et symbolique dans une communauté de culture, lieu de l’exercice concret de la liberté. Ils dénoncent «l ’inconsolable froideur de la modernité » (B. Barber), l’inefficacité d’un appel purement rationnel ou volontariste à l’universalisme abstrait des principes de liberté et d’égalité. À leurs yeux, l’individualisme libéral compromet l’institution démocratique et l’essence même de la citoyenneté, qui consiste à participer aux décisions et à partager la responsabilité du vivre-ensemble. Pour Michael Walzer, « la non-reconnaissance des expériences, attachements, valeurs liés à une appartenance familiale, raciale, culturelle, religieuse, rend irréel tout sens de vie commune en dehors du partage de qualités abstraites comme la liberté et les droits » (D. Helly, Pourquoi lier mondialisation, citoyenneté et multiculturalisme?, texte photocopié, p. 7).

Pour les post-modernistes, la croyance de la modernité dans une démocratie et une égalité sociale assurées par la rationalité de l’individu a été démentie par la perpétuation des inégalités, des guerres, et de la barbarie sous diverses formes. Ils ne croient donc pas au projet rationnel d’établir un référent commun comme fondement d’une communauté politique. Dans cette perspective, toute affirmation d’une culture ou d’une moralité communes consacrerait la domination d’un groupe social sur les autres. Pour briser la dynamique de domination qui est au cœur de la modernité, il faut d’abord la mettre en lumière. La citoyenneté démocratique n’est pas volonté de vivre ensemble sur la base d’un consensus, mais exercice de la dissension vis-à-vis de l’ordre imposé, « rupture de la logique de domination selon laquelle les uns ont vocation à gouverner et les autres à obéir » (J. Rancière).

 

Trois points communs

Certains constats semblent tout de même largement partagés par les uns et par les autres. Denise Helly en dégage trois.

  1. La différenciation irréversible des sociétés modernes met fin à toute homogénéité culturelle dans une société donnée.


  2. La modernité n’a pas tenu ses promesses d’un progrès fondé sur la rationalité instrumentale, scientifique et technologique.


  3. Il faut reconnaître la nécessité du recours à un « mode non rationnel et non uniquement instrumental pour construire le sens de toute vie sociale et subjective, et (la) variance extrême de ce sens » (op. cit., p. 3).

Comme on peut facilement le constater, la tâche de définir les objectifs et les modalités d’une éducation à la citoyenneté apparaît redoutable. Elle constitue tout de même l’un des plus urgents défis de l’heure.

 

Panorama • Volume 3, numéro 2 • Mai 1998

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